HaikuNet - Petit manuel pour écrire des haïku (chapitre 35)

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Petit manuel pour écrire des haïku
(Ed. Ph. Picquier)

Présentation

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Extraits du livre

6. images visuelles

7. langage simple

12. rôle adverbe

13. ce qui n'existe pas

19. répétez, répétez !

35. anacoluthe

37. mots nouveaux

38. jeux de mots

41. comique situation

44. relations... mots

55. fueki et ryûkô

56. shiori

 

Confondez, mélangez tout, semez la confusion chez votre lecteur (et vive la schizophrénie !)

D'après le Lexis, l'anacoluthe est un " changement brusque de construction ". Le mot anacoluthe provient du grec anakolouthon qui signifie " sans liaison ". Selon Alain Duchesne et Thierry Leguay, l'anacoluthe est " une cassure dans la construction grammaticale, souvent dommageable à la compréhension  ".

L'anacoluthe crée donc la confusion ; ou plutôt (soyons rigoureux), la confusion d'esprit est souvent à l'origine d'une anacoluthe ; et c'est cette confusion d'esprit qui provoque la confusion grammaticale.

Il peut donc s'agir d'un défaut, d'une faute. Mais elle n'est généralement pas reconnue comme une faute au Japon du fait que la langue japonaise demeure extrêmement floue. Ce fait tient certainement à ce que l'on a coutume d'appeler " la mentalité japonaise ". On dira qu'elle est avant tout fusionnelle. Je rappelle que le mot confusion vient du mot fusion, littéralement fusion avec.

Mentalité fusionnelle ? Chacun sait peu ou prou que, d'une façon générale, les Japonais sont peu individualisés. Dans la vie comme dans l'anacoluthe, la confusion ou la fusion est celle du sujet et de l’objet, ou même des objets entre eux.

Notamment lorsqu'il s'agit du Japon, les auteurs (et non les moindres) appellent cela généralement " sentiment d'unité avec la nature ", " fusion avec la nature ", " fusion avec l'univers ", " sentiment du tout ", " sentiment de l'unité originelle ", et surtout, nos spécialistes du Japon portent le plus souvent cette tendance marquée de la mentalité japonaise au pinacle de la  " réalisation spirituelle ", c'est-à-dire qu'ils la considèrent comme une faculté supérieure de l'esprit. Qu'ils gardent leurs illusions. Barthes, lui, voit dans le haïku " une lutte contre le sens ". C’est quelquefois le cas, mais pourquoi ?

En Occident, la confusion du moi et du monde extérieur signe le trouble mental, et particulièrement la schizophrénie. La confusion du moi et du monde est aussi un trait caractéristique de la mentalité des primitifs. Ils sont très peu individualisés. Les personnifications ou l'anthropomorphisation du monde non humain et de certains kami (les " dieux " japonais) sont également le résultat de cette confusion. Elles sont à la base de l’animisme, la croyance indigène du Japon et qui y demeure vivace aujourd’hui.

Cependant, nous parlons ici d'art, le seul domaine où l'homme, estime Freud, peut encore exprimer la toute-puissance de ses pensées ou de ses idées. L'anacoluthe et la confusion qu'elle sous-tend permettent donc d'exprimer cette " idée " primitive ou pathologique, en tout cas illusoire, de fusion avec le monde, la nature, les objets en général, d'indifférenciation d'avec le monde, en fait d'indifférenciation inconsciente d'avec la mère : " sentiment de l'unité originelle ". On notera au passage que la culture japonaise a souvent été qualifiée de " culture maternelle ".

Bien souvent, le charme particulier qui se dégage de la lecture d'un haïku en japonais est dû, sinon à de pures anacoluthes, tout au moins à une certaine confusion, notamment entre le sujet et l'objet. Ne pas jouer avec cela également en français, c'est passer à côté du genre.

Du fait que le moi des enfants n'est pas encore structuré et que l'acquisition du langage est en cours, ils sont également enclins à produire des anacoluthes à foison. Pour ces deux raisons et pour d'autres encore, les enfants sont naturellement doués pour composer des haïku. Selon Bernard Dupriez, " l'anacoluthe caractérise le langage enfantin  " (Gradus, p. 43).

Pour des adultes occidentaux (à plus forte raison lorsqu'ils sont cultivés, et plus ils le sont), il sera, je crois, difficile d'en produire artificiellement. Pourtant, à mon sens, l'enjeu du haïku se trouve en grande partie là, dans la capacité de l'auteur à jouer le jeu de la confusion d'esprit, qui passe forcément par la confusion grammaticale 1.

Voici deux exemples d'anacoluthes dans des haïku japonais traduits en français. Le premier est l'œuvre d'un adepte du zen. Cité par A. Duchesne et T. Leguay, il signe la confusion entre le moi de son auteur et le monde :

Assis péniblement sans rien faire
le printemps vient
et l'herbe croît d'elle-même

Le second haïku, de Takuboku, confond deux objets :

L'ample veste à fleurs rouges
je la revois encore
l'amour de mes six ans

Voici enfin deux autres anacoluthes produites – tout à fait involontairement – dans deux haïku de mon cru. Je n'en corrigerai bien sûr rien, trop content d'avoir été ainsi visité par saint Embrouille :

Mon pas et son pas
résonnent encor et nos larmes –
Escalier d'amour !

Dans un caniveau
la bobine d'un chien qui chie
celle de sa maîtresse

Du fait de la présence d’une anacoluthe, ce dernier haïku présente ce qu’on appelle un sens louche, c’est-à-dire un " double sens basé sur un défaut de clarté dans la construction syntaxique " (Gradus, p. 416).

L'anacoluthe est l'un de ces paradoxes de la création littéraire qui n'a pas fini de nous émerveiller. En ce qui concerne le premier haïku, je me souviens d’y avoir décelé la faute et d’avoir rayé le tout, prêt à le jeter au panier. J'y suis pourtant revenu plus tard, sentant confusément qu'il recelait peut-être quelque chose d'intéressant. Quoi ? je n'en savais rien. Mais j'ai finalement décidé de le garder. Et c’est le gradus de Bernard Dupriez qui m’a définitivement édifié : ces fautes sont considérées par les linguistes comme de véritables procédés littéraires. Alors vive les fautes !... et laissez donc venir au haïku les petits enfants, les nuls en grammaire et les potaches au style confus... Ils feront bien mieux que nous !

En fait, l'anacoluthe peut se décomposer en plusieurs procédés qui se superposent ou sont imbriqués les uns dans les autres. Ici, les syntagmes et nos larmes et celle de sa maîtresse sont chacun tout à la fois un rejet et une hyperbate (voir p. 87-88), une brachylogie, un zeugme composé, un louchement et une adjonction 2. Rien de moins !... Il nous reste donc à savoir ce que sont une brachylogie, un zeugme, un louchement et une adjonction. Lourd. Alors exit en note de bas de page. Vous pourrez y revenir plus tard à tête reposée, si nécessaire. Passons au chapitre suivant où vous découvrirez de nouveaux merveilleux outils pour semer l'équivoque.

 
   
 

 

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Mise en ligne : 1er décembre 2006
Dernière révision : mardi 1er janvier 2013
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